La lune et ses chimères
C’est pour ce soir. Je le sais…Je le sens…La bête s’approche un peu plus chaque jour. Cette nuit, j’ai presque senti son souffle sur ma peau. J’en ai encore la chair de poule. J’ai eu si peur…
La peur est la plus humaine et la plus inutile des sensations. Elle se colle à moi, gluante et visqueuse, s’immisçant par les pores les plus infimes de ma peau, se répandant jusque dans mes entrailles. Parasite mesquin, elle tient mon esprit dans ses griffes acérées et me dépèce lentement, du peu de courage et de force qui me restent.
C’est pour ce soir, je me suis résigné. Je n’essaierai même pas de fuir. Ce serait inutile. Où que j’aille la bête me flairera et me retrouvera. Mon esprit se décharge de son trop plein de frayeur, sous forme de bouffées malodorantes. J’empeste et elle n’aura aucune difficulté à reconnaître les effluves acides de mes angoisses profondes et de ma terreur refoulée. Elle les connaît par cœur. Chaque nuit, elle les renifle et s’en imprègne avec délectation. Son plaisir croît proportionnellement à ma terreur et ma terreur proportionnellement à son plaisir. L’issue est fatale.
A vrai dire, je n’ai pas peur de mourir, car la mort sera une délivrance bien douce, quand elle en aura fini avec moi. La peur n’est qu’un préliminaire et la bête en a assez de jouer. Je le sais… je le sens. C’est comme si je pouvais lire en elle. Elle pense me connaître suffisamment pour passer au stade suivant : celui de la douleur. Pour elle, la souffrance est comme une épice, qui laisse un goût pimenté et délicieux, dans la bouche…
Pourtant, je ne suis pas une proie comme les autres. Elle n’a jamais rencontré un esprit à la saveur aussi particulière. Sans qu’elle ne comprenne pourquoi, mon côté torturé l’attire comme un aimant. C’est la raison pour laquelle elle a pris son temps, aspirant lentement mon souffle de vie, insufflant peu à peu l’horreur dans mes veines.
Le suicide serait une belle mort. J’y ai pensé … C’est d’ailleurs pour cela que l’on m’a enfermé ici.Ils ne m’ont pas cru quand je leur ai raconté mon histoire. Ils me prennent pour un dingue et m’interdisent la seule fuite possible : la mort. Ce sont eux les fous et ils s’apercevront de leur erreur dès demain matin, quand ils découvriront mes vêtements déchiquetés et les draps couverts de sang...
Cette fois, je l’avoue, je crois que je deviens vraiment fou. J’ai l’impression d’être un lapin que l’on a engraissé et qui se demande à quelle sauce il va être mangé.
Il ne me reste plus qu’à attendre et prier. Pourtant, je ne suis pas croyant, mais si dieu existe vraiment, ce serait le meilleur moment pour se manifester.
J’ai évité la croix et l’eau bénite, de peur de paraître un peu trop pathétique... Pas de flingue et de balle d’argent non plus, je n’ai pas réussi à m’en procurer.L’hôpital psychiatrique n’est pas le meilleur des endroits pour dégoter ce genre de joujou …
Un courant d’air froid a envahi ma chambre, baignée dans l’obscurité. Je frissonne.Elle arrive. Je vais la voir… Ce sera la première fois. Jusqu’à maintenant, j’ai toujours fermé les yeux, plissant les paupières si fort que j’en avais mal. Mais ce soir c’est différent, ce sera sa dernière visite et j’affronterai la cause de mes terreurs nocturnes, en la regardant doit dans les yeux. Quel genre de créature est ce donc ? Sous quelle apparence se cache-t-elle? Je l’ai souvent imaginé sous les traits d’un monstre poilu, au regard jaune, aux dents longues et aiguisées, à la stature immense et à la force démesurée, couverte du sang séché de ses victimes.Je suis resté un éternel enfant et les images de monstres véhiculées par les livres d’épouvantes et les histoires de croquemitaine, sont restées tenaces dans ma mémoire.
Parfois, je me surprends à ressentir une envie latente de la voir, c’est presque une impatience. Comme un désir malsain et morbide. Cette idée me glace le sang. J’ai l’impression que mon esprit s’échappe, laissant s’infiltrer l’obscurité … Mes idées ne sont plus très claires… Tout devient flou et confus… Existe-t-il en moi une zone d’ombre qui cherche sournoisement, à soumettre mon esprit ou s’agit-il tout simplement, d’un instinct primaire de survie ?
Je sursaute. Elle est là. Empêtré dans mes sombres pensées, je ne l’ai pas entendue entrer. Fidèle à elle-même, elle est arrivée au plus profond de la nuit.Quand les hommes sont profondément endormis. Quand le silence règne et que les ténèbres s’invitent pour envahir notre réalité.
Elle se tient près de la fenêtre, se voilant d’obscurité pour m’observer en toute tranquillité. Je ne la vois pas, mais je la devine.
Cette fois je ne peux plus lui échapper.Scotché à mon lit, totalement paralysé, le corps tendu, je sens mes muscles se crisper au point de devenir douloureux. J’ai envie de hurler mais aucun son ne sort de ma bouche. Mes cordes vocales restent aussi inactives que le reste de mon corps. La bête ne bouge pas non plus. Seul le bruit rauque de sa respiration trahit sa présence. Je ne sais pas ce qui la retient. Je suis à sa merci. Elle le sait… Elle le sent. Elle le lit en moi, grâce à cette étrange connexion, qui nous lie l’un à l’autre. Pourtant elle ne fait rien et je ne comprends pas ce qu’elle attend. Je n’en peux plus.Les minutes qui passent me semblent des heures. J’aimerais tant qu’elle en finisse une bonne fois pour toute…Mais rien ne se passe…
J’entends des bruits sourds sur le sol. Elle avance vers moi… Mes sens s’affolent, mes poils se hérissent, ma peau se contracte un peu plus. La peur devient physique et son intensité s’accentue à chacun de ses pas. Elle s’est arrêtée juste à côté de moi. Je sens son souffle sur ma peau, elle s’est penchée et j’ai fermé les yeux, instinctivement.
« Regarde moi ! »
Ces deux mots je ne les ai pas entendu. Aucun son n’est parvenu à mes oreilles. C’est juste un ordre qu’elle a envoyé dans le flot de mes pensées, comme par télépathie. Elle veut que j’ouvre les yeux, pour la regarder. Elle le veut, elle l’exige. Et je ne saurais lui désobéir. Cet ordre imposé à ma pensée prend une totale emprise sur mon esprit et sur mon corps. Mes paupières s’ouvrent et je ne sais plus, si c’est mon cerveau qui m’obéit ou s’il se plie à la volonté de la bête.
Tandis que mes yeux s’habituent peu à peu à la pénombre, un rayon de lune illumine la chambre, de sa pâle lumière. Ce que je découvre alors, n’a pas de sens…La surprise est totale… La bête n’en est pas une. Je m’attendais à une vision d’horreur et c’est un ange qui se présente à mes yeux …Un ange déchu… La créature qui se tient devant moi est une femme. Elle est vêtue d’une robe noire, qui laisse apparaître un corps longiligne et une peau d’un gris très clair, aux reflets légèrement bleutés. Une longue et ample chevelure noire encadre un visage anguleux. Tandis que je l’observe, elle me fixe de ses yeux bleus nuit, une expression amusée dans le regard. Elle perçoit le trouble qui me gagne peu à peu. Sa beauté froide et insolente me fascine autant qu’elle m’effraie. Pourtant je sens ma peur disparaître et laisser place à un doux sentiment de résignation.
Comme la situation prend une étrange tournure !
Ses lèvres bleutées se décrispent lentement pour former un sourire enjôleur puis s’approchent doucement des miennes. Il n’en faut pas plus pour venir à bout de mes dernières réserves, envoûté par son charme, je m’abandonne…
C’est un baiser à la fois doux et langoureux, bon et douloureux qui scellent nos corps et nos âmes à jamais.Par ce baiser, elle aspire la lumière de mon esprit, pour l’alléger de toute trace de bonté et d’humanité. Dorénavant, le monde sera pour moi sombre et cruel, à l’image de ma déesse noire, voleuse d’âme et semeuse de mort.
Soudain, un bruit nous interrompt et nous fait revenir à la réalité. La porte s’ouvre et j’entends la voix de l’infirmière, qui me demande doucement « Tout va bien monsieur ?»
Je souris à ma compagne dont le visage s’illumine. Puis nos regards se dirigent vers l’infirmière, en une pensée commune : « Tout va bien ! Le festin peut commencer… »

Merci Rémy. Ravie que ce texte t'ai plu.
C'est un texte que j'ai écrit à l'origine pour un concours de nouvelles macabres et que je n'ai pas osé envoyer au bout du compte. C'est vrai que je me suis prise au jeu et que j'e me suis amusée en l'écrivant. Alors je peux dire objectif atteint !
Un roman? C'est un projet à l'état de rêve...que je réaliserai peut être un jour quand je disposerai d'un peu plus de temps. J'avoue que je suis débordée. Mon petit bout va avoir 2ans seulement au mois d'octobre et a énormément besoin de moi... Je n'ai pas assez de temps à mon gout pour me consacrer à l'écriture mais c'est pour la bonne cause: mon rôle de maman poule passe avant tout.
Malka