Après quelques minutes de repos, Lucas étendit ses membres endoloris, puis jeta un regard autour de lui. Le point d’arrivée de sa course effrénée était une petite clairière entourée de sapins. Il décida de s’y attarder quelques instants. Puisque le hasard les avait menés jusqu’ici, il en profiterait pour prendre quelques photographies.

En sortant l’appareil de son étui, il scrutait les paysages environnants: les clichés prenaient déjà forme sous ses yeux. Les sapins couverts de neige et de glace s’élevaient en étalant leur magnifique parure. Un léger vent les faisait vibrer dans un déhanchement aussi doux que gracieux. L’homme prendrait une vue d’ensemble, puis s’approcherait afin de s’intéresser plus en détail aux cristaux de neige déposés sur les arbres, il trouvait que le soleil blanc transcendait leur éclat. L’Œil fixé sur l’objectif, il effectua les réglages nécessaires pour figer le paysage dans la mémoire de l’appareil. Alors qu’il avançait vers les sapins, Esper vint le rejoindre. De minuscules flocons commencèrent à voltiger dans le ciel, Lucas leva la tête, déçu de devoir interrompre sa séance photo. Il rangeait son appareil, quand le chien se mit à aboyer. D’instinct Lucas sentit une présence, il releva la tête et aperçut une silhouette fantomatique. C’était une femme étrange, au teint laiteux. L’ensemble de son corps était aussi blanc, que la neige qui tombait de plus en plus dense, sur ses frêles épaules et ses cheveux fins. Elle portait une longue robe laissant ses épaules et ses bras dénudés en proie aux morsures du froid. Ses bottes et ses gants de soie ne devaient être guère plus efficaces face aux températures négatives de cette matinée hivernale. Paradoxalement, elle ne semblait pas en souffrir. Elle paraissait bien plus désemparée et effrayée que frigorifiée. Esper, comme hypnotisé par la nouvelle venue, s’était précipitée vers elle pour s’asseoir à ses côtés, à la grande surprise de son maître, habitué à le voir peu coopératif avec les étrangers.

L’homme s’avança à son tour et demanda d’un ton qu’il souhaitait le plus amical possible: - Vous avez besoin d’aide mademoiselle?

- Je ne sais pas lui répondit une voix faible à peine audible et elle ajouta dans un sanglot, je ne me souviens plus de rien…

La jeune femme apparut dans toute sa fragilité. Comme pour lui faire écho, Esper gémit.

- Que voulez vous dire mademoiselle? Qui êtes-vous et d’où venez-vous? Est-ce que vous vous souvenez au moins de cela?

Son visage se crispa sous l’effort de la concentration Mais en vain. Son désespoir parut grandir et les larmes se mirent à couler sur son visage blême.

- Chisna, tel est mon nom. Mais c’est tout ce dont je me souviens. J’ai si peur…mais de quoi? J’avoue que tout est opaque dans mon esprit. La moindre image floue que je tente d’attraper, échappe aussitôt à mon attention, tout comme ces flocons que j’essaie de saisir et qui fondent sur mes doigts. En prononçant ces paroles, elle avait ôté ses gants et tendait ses longs doigts fins vers les petits points blancs provenant du ciel.

Soudain, elle laissa son geste en suspens et jeta un coup d’œil inquiet derrière elle. Esper tourné dans la même direction, se mit à grogner sourdement.

- Venez, murmura Lucas en s’approchant d’elle. Mon chalet n’est pas très loin. Nous devrions partir je crois.

Elle accepta d’un hochement de tête. Elle refusa pourtant, d’un ton catégorique, le manteau qu’il lui proposa pour se couvrir.

Plus un mot ne fut échangé sur le chemin menant au chalet. Tous trois progressaient dans le sol cotonneux. La menace silencieuse, qu’ils devinaient tapie au plus profond de la forêt, leur faisait presser le pas. Une peur irrationnelle s’était emparée de leur esprit et ils furent soulagés d’arriver enfin au chalet.

Lucas ouvrit la porte de son logis et invita Chisna à entrer. Elle avança timidement à l’intérieur et regarda avec intérêt la pièce où elle se trouvait. C’était un endroit petit mais chaleureux. La cheminée rassemblait autour d’elle, le peu de meubles présents: un canapé deux places, un fauteuil en cuir, une petite table, deux chaises et un immense bureau où s’éparpillaient des feuilles, des dossiers, des crayons et un ordinateur portable. Elle lança à l’homme un regard interrogateur.

- En effet, il ne me semble pas m’être présenté. Lucas Dazier, écrivain à mes heures, suffisamment pour en vivre… Détendez vous, vous ne craignez rien ici. Je vais vous faire un café, il me reste quelques croissants.

Il déposa une bûche dans la cheminée et raviva le feu.

- Venez plus près de la cheminée pour vous réchauffer, conseilla-t-il.

La jeune femme hésita quelques instants avant de s’exécuter. En arrivant près de l’âtre, elle eut un mouvement de recul et commença à frissonner. Elle préféra s’éloigner pour s’installer à la table où Lucas apporta le café, les croissants mais aussi du pain frais et de la confiture de rhubarbe. Il déposa ensuite un gilet de laine sur ces épaules, cette fois elle ne le refusa pas.

La jeune femme dévora de bon coeur. Elle s’installa ensuite sur le canapé. Épuisée, elle ferma les yeux et s’endormit aussitôt.

Lucas assis à son bureau, observa la mystérieuse inconnue. Les yeux clos, les cheveux tombant sur sa joue blanche, un léger sourire qui se dessinait sur ses lèvres claires lui donnaient un air paisible. Elle était, si pale, si étrange, si belle. Qui était-elle vraiment? Que craignait-elle? A elle seule, elle représentait une énigme.

Il décida de faire quelques recherches dans son encyclopédie. Internet lui manquait cruellement. Il essaya avec l’étymologie du prénom « Chisna ». La réponse à sa recherche ne le surprit pas. Chisna signifiait blanche comme la neige… Il n’en apprit pas d’avantage.

Dehors le temps s’était dégradé et la tempête faisait rage. Le ciel semblait envahi de boules de coton qui s’agitaient furieusement pour finir leur chute tourbillonnante sur le sol. Lucas guettait le moindre bruit suspect, sans que rien ne l’inquiète. Les minutes passèrent dans un silence rassurant. Puis les heures …

 


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