La lune et ses chimères
Je voulais vous parler de Kévin. Comment? Vous ne le connaissez pas? Mais si voyons! C’est le petit voisin d’au-dessus. Oh, des gens corrects qui ne se font pas remarquer. Papa, au chômage joue à la console de jeux vidéos toute la journée (pas vraiment le temps de chercher du boulot), tandis que la maman essaie de s’en sortir comme elle peut avec ses quatre gamins( et n‘y arrive pas souvent). Des gens pas si embêtants finalement, même si au début on avait un peu peur de ces nouveaux venus dans le quartier.
Kévin est le plus âgé. Un bon gosse, toujours souriant, la parole facile et le ton engageant. Je suis sûre qu’il vous a déjà rendu service…Voilà, vous voyez de quel gamin je vous parle? Je vous le dis moi, il a le cœur sur la main. Sauf qu’en ce moment ce n’est pas la forme. Quand vous le rencontrerez, il est possible qu’il ne vous dise pas bonjour cette fois. N’y voyez pas un manque de respect, juste un manque de vie. Quand vous le croiserez, vous remarquerez sûrement, qu’il n’a plus l’entrain d’il y a quelques mois. Fini les sourires francs et les yeux pétillants. Il avance dos courbé et regard fuyant. Il fixe un point imaginaire, se situant quelque part sur le gris des trottoirs,qu’il parcourt à grande enjambées. Que fuit-il? Que s’est -il passé?
Et bien, voilà ce que la fille de l’épicière m’a raconté… Kévin est tout simplement entré au collège. Le monde des adolescents peut devenir cruel, quand on n’y est pas préparé. Évidemment, Kévin était loin de l’être. Lui, le naïf au grand cœur, lui le gosse bien portant est une cible de choix. Comment aurait-il pu se préparer à la méchanceté, quand il ne sait pas ce que c’est? Personne ne lui adresse la parole, sauf pour lui lancer des injures. Plus personne ne l’approche, même ses amis d’avant n’osent le soutenir, de peur de devenir à leur tour victime de cette violence psychologique. La gamine avait les larmes aux yeux en me racontant tout cela, de tristesse, de peur et de gêne. Comment pourrait-elle changer le choses, elle qui subit aussi les moqueries quotidiennes de ces filles plus sûres d’elles, parce qu’elles sont maquillées et toujours à la dernière mode? Que pourrait-elle faire? Aggraver les choses et devenir à son tour une pestiférée? C’est au dessus de ces forces. On ne peut pas lui en vouloir, après tout elle n’a que quatorze ans.
Pour couronner le tout Kévin est en plein échec scolaire. Il ne comprend rien, ce n’est pas de sa faute, c’est comme cela c’est tout. Alors pour les devoirs, c’est un peu galère. Et ses parents ne peuvent pas l’aider. A la maison, la langue officielle est le patois, alors s’attaquer à un exercice d’anglais ou même de français, c’est mission impossible. Les devoirs restent inachevés et Kévin reste tous les jours collés. Voilà qui clôt la série, au mépris des gamins s’ajoute celui des profs…
Voilà pourquoi Kévin baisse la tête. Il traîne les pieds, comme il traîne son malaise. Il rumine tout seul dans son coin. Il cherche au plus profond de lui la haine qui lui permet de faire face et de baisser les yeux devant ses imbéciles. Un jour, il aura sa revanche. C’est la seule idée qui l’aide à tenir… Mais que fera Kévin de cette haine et de cette violence refoulée? J’espère ne jamais avoir à vous donner la réponse à cette question.

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